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Ë propos de l’action en référé du 25 février 2005 devant le Tribunal de Grande Instance de Paris, de l’association Croyances et Libertés contre la publicité des créateurs de mode Marithé et François Girbaud,
La Conférence des évêques de France, par le biais de l’association Croyances et Libertés, a assigné, en référé, les créateurs de mode Marithé et François Girbaud ainsi que leur agence de publicité, Air Paris, pour injure visant un groupe de personnes en raison de leur appartenance à une religion déterminée, en l’occurrence le catholicisme, et demandé l’interdiction de leur campagne de publicité qui détourne la Cène de Léonard de Vinci (1).
Bref rappel historique, l’association Croyances et Libertés a été créée en 1997 par la Conférence épiscopale afin d’ester en justice et "de protéger et de défendre les Catholiques des atteintes à leurs sentiments religieux ou à leurs convictions religieuses, qu’ils pourraient subir par la voie de la radio, de la presse, du film, de la télévision, de l’image ou de tout autre support".
Cette association a notamment participé à la demande de retrait de l’affiche du film de Millos Forman, Larry Flynt, qui représentait un Christ crucifié sur le ventre d’une femme (l’assimilation du Christ avec le pornographe avait été reprochée) ou encore à la suspension de la campagne de publicité de Wolkswagen en 1998 sur la nouvelle Golf qui parodiait plusieurs scènes inspirées des évangiles, dont déjà la Cène. Dans cette dernière affaire, les parties ont transigé contre un don au Secours Catholique dont on ne connaît pas le montant (2).
En l’espèce, la publicité, appelée a Tribute to women (3), est une interprétation du célèbre tableau la Cène (4), du non moins célèbre, notamment cette année, Léonard de Vinci (faut-il voir un lien entre la réussite du best-seller de Dan Brown, Da Vinci Code, et cette publicité ?), qui représente le dernier repas des apôtres avec Jésus, avant sa crucifixion. Ce tableau est un symbole fort puisque au cours de son dernier repas, le Christ institue un des actes fondateurs du christianisme, l’Eucharistie.
Or, dans la publicité, les apôtres et Jésus, habillés des vêtements de la marque, ne sont pas des hommes mais des femmes, sauf Jean (ou Marie-Madeleine pour les fans du best-seller (5)) qui est représenté de dos, torse nu, par un homme entouré des bras " d’une " apôtre.
L’avocat de l’association Croyances et Libertés, Maître T. Massis, reproche aux créateurs " d’utiliser une scène sacrée à des fins mercantiles ", dénonçant une publicité qui met en scène des femmes dans des poses " lascives et des plus suggestives ". L’avocat de la demanderesse poursuit en qualifiant la scène de " comportements érotiques et blasphématoires (...) alors que l’on est en plein carême " et demande l’interdiction de la campagne car " les croyants ne peuvent que se sentir blessés et dénigrés en voyant que l’on s’empare d’une scène fondatrice de leur foi ".
La défense, avant d’aborder le fond, a tout d’abord soulevé un problème de procédure et soutenu que les créateurs et l’agence de publicité n’avaient aucun pouvoir d’intervention sur la diffusion de la publicité mise en cause et, qu’ils ne pourraient donc pas la faire éventuellement interdire. Le président du Tribunal a retenu cette argumentation en rappelant que seuls ceux qui ont le pouvoir d’empêcher la diffusion peuvent exécuter une mesure de retrait et a donc invité la demanderesse à assigner la bonne personne, c’est-à-dire le diffuseur. Après rectification, une nouvelle audience a donc été fixée le 10 mars prochain...
Mais poursuivons sur le fond. L’avocate de la défense, Maître L. Garnier fonde son argumentaire sur le principe de la liberté d’expression, pierre angulaire des principes de la démocratie (6), qui s’applique en matière de publicité commerciale (7), et rappelle aussi que le peintre lui-même avait pris des femmes pour modèles : " la seule différence avec le tableau de Léonard de Vinci, c’est que les apôtres sont des femmes, je constate qu’il est donc outrageant d’être une femme ! ".
Or, la plupart des exemples relatifs à la problématique liberté d’expression/respect des religions concerne en général des activités " purement " artistiques telles que le cinéma. En effet, le but des artistes est bien souvent de provoquer une réflexion, d’être subversif et, dans cette optique, la religion représente une inspiration idéale.
Il existe d’ailleurs bien des représentations religieuses controversées d’artistes reconnus, en particulier à partir de La Pietà, de la crucifixion et du symbole du paradis. Entre autres, Damien Hirst proposait récemment sa version de la crucifixion dans un style qui rappelle le fantasy, science-fiction aux tonalités apocalyptiques, montrant un squelette clownesque aux yeux exorbités projetés dans l’espace, étendu sur une croix de verre (8). Il y a eu, bien sûr, beaucoup d’autres scandales, en particulier dans l’audiovisuel, tels que Je vous salue Marie ou plus récemment La passion du Christ...
Cependant, la publicité commerciale, dont le but est de prime abord mercantile, ne peut pas être totalement assimilée à ces exemples même si elle peut faire l’objet d’un droit d’auteur. En effet, dans le domaine cinématographique entre autres, la rencontre avec l’oeuvre est librement décidée entre le créateur et les spectateurs, pleinement responsables de leurs choix (9), alors qu’en matière publicitaire, le public est directement confronté à l’image qui s’impose à lui sans aucune liberté de choix. L’application du principe de la liberté d’expression en pâtit forcément.
C’est d’ailleurs sur ce dernier critère, ainsi que leur caractère racoleur, que l’enlèvement des affiches publicitaires avait été demandé dans l’affaire Ave Maria (10), alors que le juge des référés avait refusé d’ordonner la saisie des affiches pour la promotion du film de Millos Forman relevant l’absence d’outrage en raison d’une forte différence iconographique avec l’image douloureuse du Christ crucifié.
Concernant la différence iconographique, l’affaire en cause crée une polémique (11) importante, la distinction substantielle avec la peinture originale tenant essentiellement dans la féminisation de l’oeuvre ! L’appréciation des juges est donc attendue sur de nombreux points.
En outre, si l’issue du litige demeure incertaine, ce qui paraît déjà beaucoup plus sûr, c’est l’énorme impact médiatique pour les créateurs qui ressuscite du passé les cas de Benetton ou plus récemment de Sloogi (12) pour lesquels les ventes ont explosé chaque fois qu’il y a eu un peu de tapage autour d’une de leurs publicités !
(1) http://forums.lefigaro.fr/user/non-frames/message.asp ?forumid=220&messageid=538722&threadid=538722&parentid=3 et dépêche AFP, Les évêques saisissent la justice pour interdire une pub détournant la Cène, sur http://www.la-Croix.com ;
(2) Lettre ouverte de Mgr Billé au président de Wolkswagen, 4 février 1998 sur http://www.cef.fr/catho/actus/communiques/1998/comm33.php ;
(3) Pour voir la publicité des créateurs : http://www.girbaud.com ;
(4) Pour voir la Cène de Léonard de Vinci : http://chez.com/t3m/tab-vinci-la-cene.htm ;
(5) C. Blachas, Cène de ménage, est-ce cet apôtre masculin, laissant supposer qu’il s’agisse d’une femme dans la peinture originale, à savoir de Marie Madeleine, qui aurait froissé l’épiscopat ?, sur le site http://www.toutsurlacom.com/index.php ?op=modload&file=edito&them=2 ;
(6) Rapport du 30 novembre 1993 de la Commission européenne des droits de l’homme dans l’affaire Vogt c/ Allemagne ; R. Cabrillac, M-A. Frison-Roche et T. Revet, Libertés et droits fondamentaux, 9ème éd. 2003, Dalloz, p.339 ;
(7) CEDH, 24 février 1994, Casado Coca c/ Espagne, sur l’application du principe, il ne faut pas distinguer selon la nature, lucrative ou non, du but recherché, ainsi il s’applique aussi à la publicité commerciale ;
(8) C. Grenier, L’art contemporain est-il chrétien ?, Rayon art, éd. Jacqueline Chambon, 2003, p.15 ;
(9) Le réalisateur a le droit de " soumettre une oeuvre à la critique et à la sanction du spectateur individuel qui prend l’initiative, en payant un billet d’entrée, d’engager un colloque singulier avec ladite oeuvre ", à propos de l’action en référé contre le film de J.-L. Godard " Je vous salue, Marie ", Libertés et droits fondamentaux, précité ;
(10) TGI Paris, référé, 23 octobre 1984, D. 1985, 31 ;
(11) La diffusion de l’affiche a été interdite en Italie ;
(12) ) Le Bureau de Vérification de la Publicité a demandé, le 6 octobre 2003, le retrait définitif d’un affichage publicitaire de la marque Sloogi dont l’objet était de vanter le mérite des strings pour non respect des règles déontologiques de la profession en matière de représentation du corps féminin, Légipresse n° 206, Novembre 2003, p. 148.